Glissez le curseur pour comparer · Source : IGN — Licence Ouverte Etalab 2.0
Les derniers habitants de Celles sont partis par un chemin que l'armée avait dû ouvrir pour eux : en septembre 1969, l'eau retenue par le tout nouveau barrage du Salagou venait de couper la route et l'électricité du village. On leur annonçait un lac montant jusqu'à la cote 150. Leurs maisons sont à 143 mètres. L'eau s'est arrêtée à 139, trois mètres sous le seuil des premières portes. Le village n'a jamais été noyé : il a seulement été vidé, pour cinquante ans.
Sur l'orthophotographie de 1950-1965, Celles est une grappe compacte de maisons accrochée au versant nord. En contrebas, le Salagou serpente au fond de la vallée, souligné par un cordon sombre d'arbres, entre des champs découpés en damier. Une route rectiligne, l'ancienne RN 9 de Clermont-l'Hérault à Lodève, traverse le tout en diagonale. Plus à l'est, le hameau des Vailhés se tient au bout d'une route en lacets, celui de Pradines sur une terrasse au-dessus de la rivière.
Dans les années 1950, le Salagou n'est qu'« un mince filet d'eau » et les habitants sont « pour la plupart agriculteurs », selon la mairie. La commune ne compte que 63 habitants en 1954, hameaux compris. L'idée d'un barrage n'est pourtant pas neuve : dès 1869, un maire de Celles, Toussaint Vailhé, en avait dessiné un sur le Salagou, à la hauteur du village.
Le bourg de Celles : la vallée cultivée a laissé place au lac, qui s'arrête au pied des maisons
Le projet naît de la crise du vin. En 1959, les pouvoirs publics envisagent de reconvertir le vignoble du Midi en vergers, ce qui suppose une réserve d'eau. Le Conseil général de l'Hérault approuve le barrage-réservoir le 22 mai 1959 et en confiera la réalisation à la Compagnie du Bas-Rhône-Languedoc ; on parlera d'irriguer jusqu'à 40 000 hectares. Devant l'assemblée, le préfet résume le prix humain : « pour faire du bien au plus grand nombre, on fait du mal à quelques uns ».
Les terrains sont achetés à l'amiable puis par expropriation pour ceux qui refusent, de 1960 à 1968 ; le décret d'utilité publique tombe le 24 août 1962. Henri Goudal, futur maire, mène le front du refus, et des agriculteurs occupent 48 heures la carrière de l'Auverne alors que la dynamite du premier tir est en place. Le chantier, ouvert en 1964, élève un mur de basalte de 62,30 mètres de haut et 357 mètres de long. Les vannes se ferment en mars 1969.
Six mois plus tard, l'eau isole Celles. L'armée ouvre un chemin pour évacuer les dernières familles. Joëlle Goudal, qui sera maire du village de 1995 à 2026, a alors 5 ans. Les recensements donnent la mesure du départ : 50 habitants en 1962, 29 en 1968, 5 en 1975, ces derniers dans les hameaux. Dès 1970, les maisons du bourg sont pillées par des « bricoleurs du dimanche ». « On a déplacé leurs morts, ils ont été évacués par l'armée », résumera en 2019 l'architecte du projet de renaissance, Vincent Courteaux.
Le lac atteint la cote 139 le 23 avril 1971, en deux ans au lieu des trois à quatre prévus. Sur la vue actuelle, il occupe tout le fond de vallée, sur 7 kilomètres : les champs et la rivière ont disparu, la RN 9 plonge sous l'eau, et le bourg, intact, touche désormais la rive.
La seconde phase devait rehausser le barrage pour porter le lac à la cote 150. Elle n'est jamais venue, car l'irrigation n'a pas pris : seuls 2 000 hectares sont équipés autour de Clermont-l'Hérault, et la rivière n'apporte en moyenne que 26 millions de mètres cubes par an. Le tourisme s'installe à la place. Le village, lui, reste suspendu à cette menace, et la commune doit aller jusqu'au Conseil d'État, en 1990, pour garder son statut.
Le voisin Pradines n'a pas eu cette chance. Le Département décide en 1984 de démolir les ruines des Vailhés et de Pradines, jugées non assurables ; Pradines est rasé en 1986. Là où l'on distingue ses bâtiments sur la photo ancienne, la rive boisée ne montre plus aucun toit. Ce n'est que le 5 février 1996 que l'assemblée départementale abandonne définitivement la rehausse. Le même jour, le maire de Clermont-l'Hérault, Marcel Vidal, demande le classement du site, obtenu en 2003.
Le hameau de Pradines, rasé en 1986 : plus aucun bâtiment sur la rive actuelle
En septembre 2010, le Département cède à la commune l'intégralité des bâtiments du village pour un euro symbolique. Le modèle choisi est rarissime : personne n'y achète de maison. Les habitants reçoivent un prêt à usage gratuit de 35 ans, à condition de vivre sur place à l'année, de rénover et d'y exercer une activité.
Le 13 septembre 2019, cinquante ans après le départ des derniers habitants, la maire accueille officiellement trois familles. « On nous disait que c'était une utopie ; aujourd'hui c'est une réalité », dit-elle ce jour-là. Depuis juillet 2025, les bâtisses appartiennent à un fonds de dotation, et Tom Brière a succédé à Joëlle Goudal en mars 2026. L'INSEE compte 26 habitants en 2023.