Mont-Saint-Michel : pourquoi la France a détruit la route de 1879 pour le rendre à la mer

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Un kilomètre huit cents de chaussée insubmersible, puis 4 100 places de stationnement posées sur la grève, au pied des remparts : voilà ce que le XIXᵉ et le XXᵉ siècle avaient ajouté au Mont-Saint-Michel. Entre 2009 et 2015, la France a fait l'inverse de ce qu'elle fait d'ordinaire : elle a démoli la route, déplacé les voitures à 2,5 kilomètres et bâti un barrage qui laisse entrer la mer. Facture : environ 185 millions d'euros, pour un résultat plus nuancé que la légende.

L'histoire de la digue détruite, vue du ciel

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Une baie fermée en un siècle

La baie connaît un marnage d'une dizaine de mètres en moyenne, jusqu'à 14 mètres aux plus grandes marées : le plus fort d'Europe continentale. Pendant des siècles, on rejoint le rocher par les grèves, à marée basse. Le XIXᵉ siècle referme ce paysage. En 1856, la compagnie Mosselman obtient une concession d'environ 3 800 hectares, à condition de canaliser le Couesnon : à la fin des années 1850, le fleuve est enfermé entre deux digues sur 5,8 kilomètres. Les polders gagnent du terrain jusqu'au dernier, celui de Tesnières, en 1934. Au total, quelque 3 000 hectares sont pris sur la mer.

En 1878-1879 vient la pièce maîtresse : une digue-route insubmersible de 1,8 kilomètre, qui relie le Mont au continent par tous les temps. De 1901 à 1938, un train venu de Pontorson y circule même.

Ce que montre la photo des années 1950

Sur l'orthophotographie de 1950-1965, la digue est un trait clair, parfaitement rectiligne, qui file plein sud depuis la porte du Mont. À l'ouest, le Couesnon canalisé dessine un large ruban sombre, tiré au cordeau. De part et d'autre, des grèves pâles, puis, vers le sud, des herbus — les prés salés — striés de chenaux, et les champs en lanières des polders. Au pied des remparts, seule une poignée de véhicules est visible : les grands parkings ne recouvrent pas encore la grève.

Le problème est déjà à l'œuvre. Le flot qui monte est plus rapide que le jusant qui redescend : il dépose plus qu'il ne reprend, et tout obstacle qui freine l'eau aggrave le dépôt. Les herbus avancent d'environ 20 hectares par an à l'échelle de la baie. Le barrage de la Caserne, achevé en 1969 pour protéger les marais de l'eau salée, accentue le phénomène : ses portes à flot se ferment sous la poussée de la marée, et le Couesnon n'a plus la force de chasser les sédiments.

Au pied du Mont : la digue-route a cédé la place à l'esplanade et à la passerelle sur pilotis

Le Mont des automobiles

Pendant une quarantaine d'années, jusqu'à 4 100 voitures se garent sur une quinzaine d'hectares au pied du Mont, inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1979. Le stationnement coûte 4 euros par jour. Le rapport des inspections générales y verra le « principal défaut esthétique du site ». La mer, elle, rappelle ses droits : le 9 février 1988, une marée plus forte que prévu submerge une vingtaine de voitures garées au pied de la digue. Les modélisations menées de 1997 à 2001 sont sans appel : sans intervention, le Mont serait entouré d'herbus vers 2040.

2009-2015 : tout défaire, pièce par pièce

Lancé au milieu des années 1990, le chantier commence en 2005. Le nouveau barrage du Couesnon, dessiné par Luc Weizmann, entre en service le 18 mai 2009. Il fonctionne à rebours de son prédécesseur : à marée montante, ses huit vannes s'ouvrent et laissent entrer la mer ; plus d'un million de mètres cubes sont stockés, puis relâchés à marée basse en chasses qui atteignent 100 mètres cubes par seconde.

Le 28 avril 2012, le parking continental ouvre à 2,5 kilomètres, avec plus de 4 000 places. Le tarif passe à 8,50 euros, navette comprise ; mais la veille encore, un avenant actait que les navettes prévues ne pouvaient pas être livrées. Le 22 juillet 2014, la passerelle de Dietmar Feichtinger, longue de 760 mètres et portée par 134 piles d'acier, ouvre au public. Début 2015, la digue-route est démantelée ; sa destruction symbolique a lieu le 20 février.

La digue rectiligne a disparu ; un bras du Couesnon serpente désormais sous la passerelle

Une île quelques heures par an

Du 20 au 22 février 2015, des marées de coefficient 118 coupent le Mont du continent, un mois avant la marée du 21 mars, de coefficient 119. Sur la photo actuelle, la ligne droite a cédé la place au fin ruban courbe de la passerelle, sous lequel serpente un bras du fleuve rouvert au printemps 2015. Dans un rayon d'un kilomètre, les surfaces maritimes sont passées de 125 à 156 hectares entre 2009 et 2011.

Le bilan reste discuté. Dès 2013, la Cour des comptes jugeait « un projet mal conduit », qui ne rendrait le Mont totalement maritime que « quelques heures par an ». Selon des relevés Lidar, quelque 10 millions de mètres cubes ont été chassés autour du Mont depuis 2009, mais 12 millions se sont déposés plus loin, vers Genêts et Tombelaine. Autour du rocher, la mer est revenue ; ailleurs, la baie continue de se combler.

Questions fréquentes

Le Mont-Saint-Michel est-il encore une île à marée haute ?
Rarement. Selon l'Établissement public du Mont-Saint-Michel, l'accès devient impossible à partir d'une hauteur d'eau de 12,80 mètres. En 2026, son calendrier officiel ne prévoit que trois fenêtres d'environ une heure : le 21 mars, le 14 août et le 12 septembre. La fréquence suit un cycle lunaire de 18,6 ans : la prochaine marée de coefficient 119 est attendue le 3 mars 2033.
Qui a payé les 185 millions d'euros du projet ?
Sur les 184,74 millions de la maquette financière de 2011, l'État apporte 84,93 millions, les régions Basse-Normandie et Bretagne 51,13 millions, l'Union européenne (FEDER) 21,15 millions, les départements de la Manche et d'Ille-et-Vilaine 16,23 millions, le syndicat mixte 7,50 millions et les agences de l'eau 3,80 millions. Le délégataire du parking et des navettes a investi 37,9 millions de plus. L'estimation n'était que de 76,2 millions en 1995.
La marée monte-t-elle vraiment à la vitesse d'un cheval au galop ?
Non, c'est une légende. Selon Planet-Terre (ENS de Lyon), le courant de marée atteint au maximum 8 à 10 km/h, et seulement par endroits, contre plus de 30 km/h pour un cheval au galop. Le danger vient de l'étendue des grèves et des sables mouvants, où l'on s'épuise pendant que l'eau monte.

Sources