Glissez le curseur pour comparer · Source : IGN — Licence Ouverte Etalab 2.0
Une forêt en cours de plantation aujourd'hui ; des cultures arrosées aux eaux d'égout de Paris hier. Sur la plaine de Pierrelaye-Bessancourt, dans le Val-d'Oise, la capitale a épandu ses eaux usées brutes pendant près d'un siècle, pour les épurer à travers le sol et faire pousser des légumes avec ce qu'il en restait. Le système a nourri Paris, puis empoisonné la terre : depuis le 31 mars 2000, il est interdit d'y cultiver pour la consommation humaine, et l'on y plante désormais un million d'arbres.
Sur l'orthophotographie de 1950-1965, la plaine ne ressemble à aucune campagne ordinaire. Le parcellaire y est découpé en lanières d'une finesse inhabituelle, des centaines de bandes étroites et serrées, orientées en faisceaux qui se croisent d'un quartier à l'autre, avec un petit bois au nord. C'est la signature d'une agriculture intensive que l'irrigation rendait possible.
La vue actuelle a effacé ce dessin. Les bandes ont fusionné en grandes parcelles, des friches et des boisements gagnent du terrain, et une voie rapide traverse la plaine en diagonale. Il ne reste presque rien, à l'œil, du réseau qui la faisait vivre.
Au plus près : les lanières maraîchères ont laissé place à de grandes parcelles
Le procédé est porté par Adolphe Mille, puis par l'ingénieur Alfred Durand-Claye, arrivé à la Ville de Paris en 1867. En 1869, celui-ci applique la « méthode flamande » d'irrigation par les eaux d'égout : la Ville achète six hectares à Asnières et y installe les premiers champs d'épandage. Gennevilliers en devient le berceau, et le dispositif atteint près de 800 hectares en 1889.
La bascule vient de la loi du 10 juillet 1894, qui impose le tout-à-l'égout et oblige la Ville à épandre la totalité de ses eaux usées sur des champs cultivés, dans un délai de cinq ans. Le décret du 11 avril 1896 lui ouvre les plaines de Méry-sur-Oise et de Pierrelaye, où tout commence par la ferme modèle de la Haute Borne.
Vers 1910, le dispositif couvre plus de 5 000 hectares répartis sur quatre plaines, toutes en aval de Paris : Gennevilliers, Achères, Méry-Pierrelaye et Carrières-Triel. Ces terres « absorbent les excreta des parisiens et contribuent, en retour, à les nourrir », résume l'historien Étienne Dufour. De la fin du XIXᵉ siècle au milieu des années 1950, elles restent la principale voie de traitement des eaux usées de l'agglomération.
Dans les années 1950, jusqu'à 7 000 travailleurs saisonniers font tourner le réseau : ouvriers agricoles, familles de fermiers, cantonniers, ingénieurs. La Ville rénove les usines de relevage, dont celle de Pierrelaye, qui poussent l'eau jusqu'aux plaines. Après-guerre, elle se met même à vendre ses eaux d'égout aux cultivateurs, un succès « aussi éphémère qu'inattendu » qui finance l'entretien du réseau.
Le programme d'assainissement voté en 1929 prévoit une usine d'épuration à Achères, au confluent de la Seine et de l'Oise. Seine Aval est mise en service en 1940, sur 800 hectares pris à la forêt de Saint-Germain. Mais la guerre, les pénuries et les arrêts techniques la freinent : son essor ne commence, au mieux, qu'à la fin des années 1950. Officiellement dépassés, les champs continuent donc de faire le travail pendant des années.
À partir de 1965, le schéma directeur de la région parisienne destine une partie des terres agricoles aux autoroutes et aux villes nouvelles, dont Cergy-Pontoise, voisine immédiate. Dès les années 1960, les sablières attaquent les gisements alluvionnaires enfouis sous les champs. Quelques derniers foyers de fièvre typhoïde ravivent l'inquiétude sanitaire.
Surtout, les eaux usées charrient désormais des métaux que le sol retient. Une étude de 2001 estime l'accumulation à 8,1 kg de cadmium et 1 621 kg de zinc par hectare ; en 2018, le plomb des sols de surface atteint 156,6 mg/kg en moyenne à Pierrelaye, près de trois fois la valeur de référence régionale. La fin arrive par paliers : loi sur l'eau en 1992, arrêté préfectoral de 2000, interdiction de la technique d'épandage et arrêt de l'usine élévatoire en 2001, derniers épandages d'eaux partiellement traitées jusqu'en 2006.
En 2013 est décidée la création d'une forêt de 1 350 hectares sur cette plaine de 2 000 hectares, dont plus de 1 200 ont reçu les eaux d'égout. Objectif : un million d'arbres, pour plus de 85 millions d'euros et un achèvement visé en 2029. Les conifères sont écartés, car ils acidifieraient le sol et remobiliseraient les métaux ; chênes et hêtres sont préférés, jugés plus aptes à contenir la pollution. La forêt n'est pas un décor : elle sert de couvercle. Plus d'un siècle après la Haute Borne, et quatre-vingts ans après l'usine bâtie sur une forêt rasée, la plaine retourne aux arbres.
Vue d'ensemble de la plaine : du réseau irrigué à la future forêt