Glissez le curseur pour comparer · Source : IGN — Licence Ouverte Etalab 2.0
Combien de temps faut-il à un village de pêcheurs provençal pour paraître ancien ? À Port-Grimaud, il a suffi de quelques mois. Les tuiles, les façades ocre et le bateau amarré devant chaque porte datent de 1967, sur un marais acheté en 1962 par l'architecte François Spoerry. Sur les photographies aériennes de 1950-1965, au même endroit, aucune maison : des chenaux, des prés inondables et une plage vide.
Jusqu'au XIXᵉ siècle, la baie porte le nom du village perché de Grimaud, avant que Saint-Tropez, tourné vers la mer, ne lui ravisse l'influence : la carte d'état-major écrit encore « golfe de Grimaud ». Au fond de cette baie, l'embouchure de la Giscle forme une vaste zone humide, longtemps jugée peu salubre.
L'orthophotographie de 1950-1965 le montre sans ambiguïté : un long cordon de plage entièrement nu, des chenaux et des bras morts qui serpentent derrière lui, des prés et des parcelles inondables, la rivière franchie par une seule route. Pas une construction sur l'emprise de la future cité.
Port-Grimaud I : la plage vide a fait place aux îles, aux canaux et aux quais
Spoerry, qui possède une maison à Cavalaire-sur-Mer, achète ces terrains marécageux en 1962. Le premier permis de construire est délivré le 13 juin 1966, mais la cité retient le 14 : Paul Ploix, le fonctionnaire de la préfecture du Var chargé du dossier, voulait y associer la naissance de son fils. La première place s'appelle donc « place du 14-Juin ».
Le dossier avait buté sur deux silos à sable abandonnés, que le projet prévoyait de démolir alors qu'ils servaient d'amers aux marins. C'est la promesse d'une église visible depuis le large qui convainc l'administration maritime.
La méthode explique le plan vu du ciel. Les îles et presqu'îles sont délimitées par des palplanches d'acier, puis surélevées avec les déblais des canaux creusés à leur pied : la cité est bâtie sur la terre ferme avant que la mer n'y soit amenée. Les travaux commencent en juin 1966 ; à l'été 1967, 75 maisons au bord de l'eau et 40 appartements sont livrés, puis 130 appartements et 30 commerces sous arcades au printemps 1968.
Les banques ne suivant pas, chaque tranche est vendue sur plans pour financer la suivante. Pour que le neuf paraisse vieux, tuiles, carrelages et ferronneries proviennent d'un quartier démoli de Romans-sur-Isère. Dès 1967, Claude Chabrol y tourne Les Biches dans le chantier, et la scène finale du Gendarme se marie, sorti en 1968, se joue place des Six-Canons.
Port-Grimaud I, achevé en 1969, couvre 22 hectares de terre et 13 de plan d'eau, avec 834 places d'amarrage. Les tranches II et III, plus récentes, se distinguent nettement sur la vue actuelle : à l'est, des îles serrées et tortueuses ; plus loin, des îles larges et régulières, où les jardins donnent sur le quai plutôt que sur la rue.
L'ensemble couvre 75 hectares : douze îles, 7 km de canaux, 14 km de quais, quatorze ponts, plus de 2 000 logements et autant d'anneaux. Environ 300 personnes y vivent à l'année, 18 000 en été. Édifiée en 1969, l'église œcuménique Saint-François-d'Assise, ornée de 25 vitraux de Victor Vasarely sur le cycle du soleil, abrite le caveau de Spoerry, mort sur place le 11 janvier 1999.
La profession crie au pastiche ; en 1972, un article signé de trois architectes en fait le procès. La même année, le 16 mai, le tribunal de Draguignan étend le droit d'auteur à l'ensemble de la cité, jugée création originale, dans un litige sur la publication de vues aériennes. Spoerry répond par un livre, L'Architecture douce (1977), primé par l'Académie française, et revendique Martigues plutôt que Venise.
Le 28 novembre 2000, la commission régionale du patrimoine attribue à la cité le label « Patrimoine du XXᵉ siècle », devenu « Architecture contemporaine remarquable » en 2016. Le ministère y voit « une alternative délibérée à l'utopie urbaine du Mouvement moderne ». Le label distingue, il ne protège pas.
Au sud, le long de la Giscle, la comparaison montre l'autre face : avec sa voisine, les Marines de Cogolin, Port-Grimaud a entièrement sacrifié la zone humide du fond du golfe. Le fleuve rappelle son existence : pluies violentes et vents d'est inondent ses abords, une partie de la cité est classée en zone de risque modéré, et l'avant-port, ensablé par ses apports, doit être dragué régulièrement.
L'embouchure de la Giscle : prés et chenaux d'hier, cité et marinas d'aujourd'hui