Glissez le curseur pour comparer · Source : IGN — Licence Ouverte Etalab 2.0
« Sarcellite : maladie féminine des Grands Ensembles découverte par ceux qui n'y habitent pas. » La définition paraît en 1966, dans un lexique rédigé par des habitants du grand ensemble de Sarcelles. Quatre ans plus tôt, le mot était né sur Europe n°1, dans la bouche d'une habitante, et un médecin interrogé par la presse locale n'y avait vu qu'une « boutade ». Entre-temps, la commune avait plus que quadruplé : 8 397 habitants en 1954, 35 800 en 1962. Vue d'avion, cette mutation tient en deux images : des champs découpés en lanières, puis une ville de barres et de tours.
Au début des années 1950, Sarcelles est un bourg bâti au bord du Petit Rosne, autour de l'église Saint-Pierre-et-Saint-Paul. La commune a perdu des habitants pendant la guerre : 7 083 en 1936, 6 622 en 1946. Le grand ensemble sera construit à deux kilomètres au sud, au lieu-dit du Bois de Lochères.
L'orthophotographie de 1950-1965 montre ce terrain tel qu'il était : des parcelles étroites et allongées, cultivées en bandes, quelques fermes et des chemins de terre. La voie ferrée Paris-Creil traverse le cadre en diagonale ; à l'est, le fort de Stains dessine son étoile bastionnée au milieu des champs. Au sud, les lotissements pavillonnaires serrent déjà leurs jardins. Sur ce cliché, aucune barre, aucune tour. Le catalogue patrimonial de Val de France (2007) cite d'ailleurs la prise de vue IGN de 1955 comme celle qui montre « la part très importante des terrains agricoles et maraîchers dans la commune ».
Après l'appel de l'abbé Pierre du 1er février 1954, le maire André Colle rappelle que « plus de un million cent mille logements » ont été détruits ou endommagés par la guerre, et que « l'âge moyen des immeubles est de 120 ans ». La même année, la SCIC, Société centrale immobilière de la Caisse des dépôts, est créée par François Bloch-Lainé. Son premier projet à Sarcelles compte 440 logements. Pour éviter la spéculation, elle achète une part importante du territoire communal, bien au-delà du futur grand ensemble.
Le changement d'échelle vient du rail : la SNCF décide d'électrifier la ligne Paris-Creil et d'ouvrir une halte à Sarcelles. La SCIC ajoute alors 1 180 logements au Bois de Lochères. La halte de Garges-Sarcelles ouvre en 1959, la gare en 1967.
Dessiné par les architectes Jacques Henri-Labourdette et Roger Boileau, le grand ensemble s'élève de 1955 à 1976, en dix tranches, sur 190 hectares. Il est présenté à l'époque comme le plus grand chantier d'Europe ; environ 800 ouvriers y travaillent en permanence. Le plan est orthogonal : des barres de deux à cinq étages alternent avec des tours de douze à quinze, en béton et pierre de Saint-Maximin. Les longues barres suivent les rails sur lesquels roulaient les grues, ce qui explique la géométrie si lisible vue du ciel. La plus longue, aux Lochères, mesure 273 mètres.
Les espaces verts occupent 39 % de la surface, soit 13 m² par habitant contre 1 m² à Paris. Et le modèle évolue en cours de route : dès la sixième tranche, Le Clos, lancée en 1961, les plans reviennent à la rue, avec des places fermées et des commerces en rez-de-chaussée.
Au cœur du grand ensemble : la trame des barres a remplacé les bandes cultivées
Le 28 août 1958, Elle titre : « Pour Yvette Sarton et 40 000 mal-logés, une ville est née ». L'article s'émerveille d'un trois-pièces avec « la salle de bain, encore une rareté en France ». Le ton change quatre ans plus tard. Le 22 mars 1962, L'Écho Régional rapporte qu'une habitante s'est dite, sur Europe n°1, « atteinte de la "sarcellite" ». En 1962 et 1963, L'Aurore, Le Figaro et France-Soir font de la « maladie des grands ensembles » un sujet national.
Les habitants répondent. En mai 1965, une lectrice écrit qu'il s'agit d'« une invention de journalistes à l'imagination fertile », tout en concédant que « Sarcelles n'est pas une grande réussite ».
Le vrai manque se lit dans la chronologie : locaux scolaires provisoires en 1956, puis chapelle, bibliothèque, cinéma et lycée provisoires. Le centre commercial des Flanades et le Forum des Cholettes n'ouvrent qu'en 1973, plus de quinze ans après les premiers habitants. Le 13 janvier 1964, des cultivateurs fondent un comité contre les expropriations : « pourquoi faire une caserne de notre cité ? »
La circulaire du 21 mars 1973, restée dans les mémoires sous le nom de « ni tours ni barres », met fin aux opérations les plus massives. En février 1976, sur Europe n°1, le député-maire Henry Canacos déclare que « la sarcellite est morte ». En 1979, il évoquera pourtant « une sarcellite qui a la peau dure ».
Le grand ensemble a reçu le label « Patrimoine du XXᵉ siècle » le 16 décembre 2008. La commune recensait 59 173 habitants en 2023. Sur la vue actuelle, un seul repère n'a pas bougé : le fort de Stains. L'étoile isolée dans les champs est devenue une butte boisée, cernée de stades et d'immeubles.
Le fort de Stains, seul repère commun aux deux images