Soulac-sur-Mer : le Signal, l'immeuble bâti à 200 mètres de la mer et démoli en 2023

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Le 20 février 2023, sur le front de mer de Soulac-sur-Mer, le chef de chantier distribue aux curieux des morceaux de la frise du Signal. Pour Marie-Joëlle, une habitante, cet immeuble était son « mur de Berlin » : elle l'avait vu se construire, elle le regarde disparaître. Quand on l'a bâti, à la fin des années 1960, 200 mètres le séparaient de l'océan. Cinquante ans plus tard, la dune avait reculé jusqu'à ses pieds, et l'État a dû voter une ligne budgétaire pour ce seul bâtiment.

L'histoire du Signal, vue du ciel

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Une plage de 300 mètres, un programme de 1 200 logements

Sur l'orthophotographie de 1950-1965, une bande de sable et de dunes très large, d'un blanc presque uniforme, sépare de l'océan le quadrillage des villas de Soulac. Il n'y a ni boulevard ni immeuble face à la mer : la plage fait alors environ 300 mètres de large. Au milieu du siècle, l'arrivée du banc de sable de l'Amélie a engraissé le rivage, et l'érosion qui avait tant inquiété la pointe du Médoc au XIXᵉ siècle est vite oubliée.

Le boulevard du Front de Mer est inauguré le 20 juillet 1963. Le 28 avril 1965, le préfet de la Gironde délivre un permis de construire sur le front de mer sud. C'est l'amorce d'un programme d'environ 1 200 logements, avec hôtel de luxe et thalassothérapie. Le promoteur fait faillite en 1968 et un autre reprend le chantier. Un seul immeuble sortira de terre : le Signal, dont la première tranche est livrée en 1967. L'achèvement des deux bâtiments est déclaré en 1972 : 78 appartements sur quatre étages.

Le front de mer sud de Soulac : la large bande de dunes a fondu, la ville touche désormais la plage

Quatre-vingts mètres en seize ans

Le sable gagné repart aussi vite. Au droit du Signal, la côte perd 80 mètres entre 1966 et 1982, environ cinq mètres par an. Dès 1984, un adjoint au maire, Georges Darmente, prévient devant une caméra de télévision que « certains bâtiments comme le Signal risquent d'être attaqués ». Entre 2009 et 2014, on réensable chaque année le pied de l'immeuble ; la commune prend des arrêtés de sécurité en 2011 et 2012.

Puis vient l'hiver 2013-2014, la plus forte séquence de tempêtes depuis des décennies sur la côte aquitaine. Devant le Signal, la dune recule de 30 à 35 mètres en quelques mois. En janvier 2014, sa crête passe à moins de 20 mètres du bâtiment. Le 24 janvier 2014, le maire, Xavier Pintat, signe un arrêté d'évacuation pour péril imminent. Les occupants ont quelques jours à peine pour partir.

Un risque que la loi n'avait pas prévu

Les propriétaires se tournent vers le fonds Barnier, créé en 1995 pour racheter les biens menacés par les avalanches, les crues torrentielles ou les mouvements de terrain. L'érosion d'une dune n'y figure pas. L'État propose 20 000 euros par logement ; l'offre est refusée. Le tribunal administratif de Bordeaux rejette leur demande le 25 septembre 2014, la cour d'appel le 9 février 2016. Le 20 mars 2015, cinq copropriétaires entament une grève de la faim dans des conteneurs posés au pied de l'immeuble.

Le syndicat porte l'affaire jusqu'au Conseil constitutionnel. Le 6 avril 2018, celui-ci juge l'exclusion de l'érosion côtière conforme à la Constitution : le législateur n'a pas voulu un mécanisme de solidarité couvrant tous les risques naturels. Le Conseil d'État clôt le dossier le 16 août 2018. Pendant ce temps, l'immeuble vide est pillé et tagué. Sur un mur, quelqu'un a écrit : « C'est l'océan qui a gagné ».

Sept millions d'euros pour un seul immeuble

La sortie passe par le Parlement. Le 14 décembre 2018, l'Assemblée nationale adopte un amendement qui crée une ligne de 7 millions d'euros pour indemniser les propriétaires de biens « rendus inhabitables par l'érosion côtière ». Le texte le reconnaît : cette situation ne concerne alors en France que l'immeuble Le Signal, « triste symbole d'un littoral français rongé par la montée des eaux ».

Le protocole signé à la préfecture le 6 novembre 2020 fixe l'indemnité à 70 % de la valeur vénale, calculée sans tenir compte du risque d'effondrement. Chaque appartement est cédé pour un euro symbolique à la communauté de communes Médoc Atlantique, et les premiers versements arrivent en 2021. « Ce dossier est exceptionnel et devrait le rester », dit la préfète, Fabienne Buccio. Entre-temps, une cinquantaine de tonnes de matériaux amiantés ont été retirées du bâtiment, de février à juin 2019.

Une dune à la place des balcons

Les pelleteuses attaquent le 3 février 2023, en présence du ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu. Le Signal montre, dit-il, « ce que la montée des eaux et l'érosion du trait de côte vont projeter dans plein d'autres endroits du littoral français ». Moins de trois semaines plus tard, il ne reste rien de l'immeuble.

Sur 0,55 hectare, le sol est désartificialisé, puis une dune neuve est reconstituée sur environ 1,1 hectare, avec du sable prélevé sur la plage centrale, un kilomètre au nord. Sur la vue actuelle, à l'extrémité sud du boulevard, côté mer, le cordon planté d'oyats et quadrillé de ganivelles occupe l'emplacement exact des 78 appartements.

L'emplacement du Signal : dunes avant le boulevard de 1963, dune reconstituée depuis 2023

Questions fréquentes

La mer avait-elle déjà menacé Soulac avant le Signal ?
Oui, mais c'était le sable. Au XVIIIᵉ siècle, les dunes envahissent le vieux bourg : les habitants l'évacuent en 1741 et l'église romane du XIIᵉ siècle est abandonnée en 1744, ensevelie jusqu'au clocher. Elle n'est dégagée que vers 1860, à l'initiative du cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux. Classée monument historique en 1891, aujourd'hui basilique Notre-Dame-de-la-fin-des-Terres, elle est inscrite au patrimoine mondial depuis 1998 au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Combien de logements le recul du trait de côte menace-t-il en France ?
D'après les scénarios présentés par le Cerema en avril 2024, environ 1 000 bâtiments seraient atteints dès 2028. À l'horizon 2050, en maintenant les ouvrages de protection, ce sont 5 200 logements, dont 2 000 résidences secondaires, pour 1,1 milliard d'euros. Le chiffre de 450 000 logements, souvent cité, correspond au scénario extrême de 2100 : aucun entretien des ouvrages et un mètre de hausse du niveau de la mer.
Un acheteur est-il désormais prévenu du risque d'érosion ?
Depuis le 1er janvier 2023, oui, dans les communes inscrites sur la liste nationale du recul du trait de côte : l'état des risques doit être remis dès la première visite et mentionné dans les annonces. Cette liste, ouverte aux communes volontaires par la loi Climat et Résilience de 2021, compte 371 communes depuis le décret du 13 février 2026, dont Soulac-sur-Mer. Au Signal, une copropriétaire parlait d'un immeuble construit « sans jamais prévenir les acheteurs du risque ».

Sources