Glissez le curseur pour comparer · Source : IGN — Licence Ouverte Etalab 2.0
En Haute-Tarentaise, sous les eaux turquoise du lac du Chevril, il y a un village. Pas une ruine oubliée : un bourg de près de 400 habitants que l'État a fait dynamiter puis noyer en 1952 pour construire le plus haut barrage de France. Les derniers Tignards ont été délogés par 500 CRS. Et à chaque vidange du lac, le village ressort de l'eau.
Le vieux Tignes n'était pas un hameau : c'était le chef-lieu de la commune, posé au fond de la vallée de l'Isère à 1 659 mètres d'altitude, avec son église, ses troupeaux et ses hameaux — la Chaudanne, la Reculaz, les Boisses, les Brévières. Les femmes y pratiquaient la dentelle, un artisanat attesté par les cartes postales d'époque. Des siècles de vie de montagne, dans une vallée que rien ne destinait à disparaître.
Après-guerre, la France manque d'électricité. L'État choisit de barrer l'Isère au verrou du Chevril — et de noyer le village. Les trois quarts des Tignards refusent de vendre : ils seront expropriés. Le 21 avril 1952, le préfet de Savoie leur donne jusqu'au 27 avril pour partir, sous peine de perdre leurs indemnités d'éviction. Le 24 avril, environ 500 CRS délogent les derniers habitants.
Le village n'a pas été simplement submergé : les maisons et l'église ont été dynamitées avant la mise en eau, et le cimetière vidé, les morts exhumés et transférés. 248 hectares disparaissent sous l'eau. Sur 87 familles, une quinzaine seulement se réinstallera sur les hauteurs. La cuvette est entièrement remplie le 15 juin 1952.
C'est la limite — et le vertige — de cette histoire : sur ce site, la photographie aérienne est arrivée trop tard. Le millésime IGN 1950-1965, notre plus ancienne couverture, a été photographié après la mise en eau : on y voit déjà le lac, pas le village. Même chose pour les campagnes suivantes, et les vidanges de 2000 et 2014 ne sont jamais tombées pendant une campagne aérienne.
Le seul « avant » cartographique du vieux Tignes est la carte d'état-major du XIXᵉ siècle, où le village et ses hameaux sont encore lisibles. C'est elle que montre notre vidéo — les avions, eux, n'ont jamais eu le temps de photographier ce que la France s'apprêtait à noyer.
Le barrage du Chevril est une voûte de 180 mètres de haut — la plus haute d'Europe à son achèvement, et aujourd'hui encore le plus haut barrage de France. Sa retenue, le lac du Chevril, contient 235 millions de m³ d'eau. Il est inauguré le 4 juillet 1953 par le président de la République Vincent Auriol.
L'eau part vers la centrale de Malgovert, à Séez : quatre groupes Pelton, la plus puissante de Tarentaise. L'aménagement Tignes-Malgovert produit de l'ordre de huit cents millions de kilowattheures par an. L'église du hameau des Boisses, elle, a été reconstruite à l'identique — clocher répliqué à partir de l'édifice de 1679 dont le maître-autel baroque a été sauvé par les Monuments historiques. La dernière messe dans l'ancienne église avait été dite le dimanche de Pâques 1952.
C'est le paradoxe de Tignes : le village noyé a donné naissance à l'une des plus grandes stations de ski d'Europe. Sur l'orthophotographie de 1950-1965, le plateau autour du lac naturel de Tignes, à 2 100 mètres, n'est qu'un alpage nu : quelques chalets d'estive, pas une route. Aujourd'hui, Tignes-le-Lac, Le Lavachet et Val Claret couvrent le plateau, et le domaine, relié à Val d'Isère, compte parmi les plus vastes du monde — avec du ski d'été sur le glacier de la Grande Motte, jusqu'à 3 456 mètres. Glissez le curseur : sous la station réapparaît l'alpage.
La commune compte aujourd'hui 1 953 habitants (INSEE, 2022) — et chaque hiver, une véritable petite ville de vacanciers.
Vue large : Tignes-le-Lac et Val Claret sur les alpages d'avant
Tignes n'a pas vraiment disparu. Tous les dix ans environ, EDF vidait complètement la retenue pour inspecter la voûte — et le village ressortait : non pas intact, mais en ruines, murs, caves et fondations émergeant de la vase. Les deux dernières vidanges complètes ont eu lieu en mars 2000 et avril 2014. En 2000, des descendants de Tignards sont venus célébrer une messe dans les ruines de l'église. En 2014, la presse a compté plus de trente mille visiteurs venus marcher dans le village mort.
Mais les inspections se font désormais par robots subaquatiques : plus aucune vidange décennale complète n'est prévue. Une vidange partielle en avril 2024 a fait brièvement réapparaître certaines ruines. Le village est toujours là, sous des dizaines de mètres d'eau — et plus personne ne le reverra peut-être jamais.