Glissez le curseur pour comparer · Source : IGN — Licence Ouverte Etalab 2.0
Le Tunnel sous la Manche est invisible du ciel, et pourtant il a redessiné deux paysages près de Calais. Sur les hauteurs de Sangatte, un vallon criblé de trous d'obus a disparu sous trois millions de mètres cubes de craie broyée. À Coquelles, 650 hectares de marais et de pâturages portent aujourd'hui un terminal « comparable à un aéroport », selon ses constructeurs. Tout le chantier des galeries françaises est passé par un seul trou, au bord de la plage.
Sur l'orthophotographie de 1950-1965, le futur terminal n'est qu'un patchwork de pâtures découpées par des haies et des fossés, traversé en diagonale par la voie ferrée, avec quelques fermes et un village aux rues serrées. Les ingénieurs de TransManche Link décriront un sol « éminemment mou et spongieux » : jusqu'à trois mètres de tourbe, sur des silts épais d'une dizaine de mètres, « où ne s'étendaient que marécages et pâturages ». Environ 70 % de la surface bâtie du terminal était du marais.
De 1986 à 1988, les archéologues fouillent 920 hectares à Sangatte, Coquelles et Fréthun et y mettent au jour de nombreux sites de l'âge du fer. Le terminal s'étend finalement sur quatre communes, Calais, Coquelles, Fréthun et Peuplingues : 650 hectares, dont 470 pour les installations ferroviaires, contre 150 hectares pour le terminal anglais de Folkestone.
Les pâtures et leurs haies ont laissé place à la boucle et aux quais du terminal
Pour que les quais ne s'enfoncent pas de plus de 3 centimètres en dix ans, il fallait d'abord tasser le marais. Les équipes plantent 2 412 kilomètres de drains verticaux, puis couvrent une parcelle d'environ six mètres de sable et de craie : en six mois, le sol descend d'un mètre. Le même tas est alors déplacé sur la parcelle voisine. Il a suffi de 1,1 million de mètres cubes, venus notamment de Wissant ; en une seule fois, il en aurait fallu quatre fois plus.
La photo actuelle montre le résultat : une immense boucle de retournement où les navettes font demi-tour, des faisceaux de quais d'environ 850 mètres, des bassins. Même ce dessin vient du sol : l'emplacement de la boucle a été dicté par la tourbe, le terminal de fret loge à l'intérieur, tandis que l'accueil des voyageurs occupe des « terrains sains en léger surplomb ».
À cinq kilomètres de là, derrière la falaise, l'image de 1950-1965 ne montre que des lanières de champs au bout du village. C'est là qu'est creusé en 1987 un puits de 55 mètres de diamètre et de 65 mètres de profondeur, « qui pourrait contenir l'Arc de Triomphe ». Point d'attaque unique de tous les tunnels français, il voit descendre « Brigitte », le premier tunnelier, qui se met en route le 28 février 1988. Autour, plus de 53 hectares de chantier, dont 20 pour l'usine des voussoirs, les anneaux de béton des galeries.
C'était la troisième tentative à Sangatte, à quelques centaines de mètres d'un puits de 1878 et d'une descenderie de 1973, tous deux abandonnés. Aujourd'hui, le cercle du puits et ses bâtiments techniques se lisent nettement au milieu des prairies.
Derrière la falaise, les champs en lanières ont cédé la place au puits de 1987
La craie arrachée par les tunneliers remontait par le puits, était broyée, délayée en boue, puis refoulée par huit pompes à piston sur 1 600 mètres et 140 mètres de dénivelé, jusqu'à 18 000 mètres cubes par jour. Sa destination : le Fond Pignon, un vallon des Noires Mottes qui abritait une décharge sauvage. En 1950-1965, ce versant apparaît grêlé de centaines de trous d'obus, souvenir de la dernière guerre.
Pour le fermer, le bureau d'études Coyne et Bellier dessine un barrage courbe en craie compactée, long de plus d'un kilomètre, monté en trois étapes au rythme des tunneliers : 19 mètres en 1988, 30 en 1989, 37,5 en 1990. En juillet 1991, il retient 5,4 millions de mètres cubes de boue, soit trois millions de craie excavée, près du double des premières hypothèses : broyée en grains de 20 millimètres au lieu de 60, la craie ne se déposait pas. Quatre blockhaus ont été pris dans la digue ou noyés, et les casemates de la batterie Lindemann ont disparu sous les déblais.
Vers 1991, les ingénieurs prédisaient que « la digue blanche du Fond Pignon devrait donc virer au vert ». La photo d'aujourd'hui leur donne raison : une levée en arc couverte d'herbe, une lande et un plan d'eau à la place du vallon troué.
En face, la même craie a pris un autre chemin. Les Anglais ont déversé 4,9 millions de mètres cubes derrière une digue en mer, au pied de Shakespeare Cliff, et gagné 30 hectares de terre neuve, ouverts au public le 17 juillet 1997 sous le nom de Samphire Hoe. Même roche, deux paysages : l'Angleterre a agrandi sa côte, la France a comblé un vallon.